10
déc
10

vieillesse ennemie

Il y a quelques temps de cela, mon épouse, la Sainte Femme, a offert à ma fille, la Sainte Enfant, un radio-réveil. Sur le coup, ça m’a semblé une idée comme une autre… Pour tout dire, je m’en foutais pas mal, tout occupé que j’étais à marcotter mes radis selon la technique ancestrale enseignée par Ferri.

Bref, le radio-réveil fit une entrée discrète en notre manoir.

Quelques semaines plus tard, j’étais en train de préparer le petit déjeuner des enfants (oh, trois fois rien, quelques toasts au caviar sur leur lit de foie gras à la truffe), avant que de les envoyer à l’école privée Sainte Clitorisse, quand ma fille descendit l’escalier en fredonnant entre ses dents une mélodie dont la vulgarité me frappa. Une fois assise, je l’interrogeais.

« dis donc! Qu’est-ce que c’est que cette musique de merde que tu me vomis dans les oreilles dès le matin? » lui demandai-je après un baiser sur le front.

- « Ah mais ça, papa, c’est ZAZ. Je l’a entendue à la radio-réveil et je connais les paroles, aussi, tiens, écoute…» me répondit-elle

C’est ainsi que je touchai le fond. Tiens, à votre tour:

.

You need to a flashplayer enabled browser to view this YouTube video

.

Je réalisai soudain, à l’inanité des paroles de cette chanson, si l’on peut dire, que je n’étais plus de mon temps.

Ma fille, fière comme tout d’avoir retenu dans leur intégralité les paroles de « Je veux » me gratifia d’un tendre sourire, empreint d’une légère touche de pitié. Il est vrai que l’effarement devait se lire sur mon visage en lettre de néon. Ma fille, ma tendre enfant, berceau de tous mes espoirs, se salissant la bouche de cette logorrhée infecte… mon bébé… Mon pauvre bébé.

Je l’emmenai à l’école, le dos courbé, le regard au sol, l’âme en déroute, et la laissai dans la cour de récréation où elle s’empressa de rejoindre ses copine qui l’accueillirent en chantant derechef « Je veux » sous forme, cette fois , d’un canon approximatif qui résonne encore à mes oreilles comme la mélopée de Satan.

Sur le chemin du retour, mon esprit battait la campagne, affolé.

Il était donc devenu évident que, pendant toutes ces années où j’étais occupé à essayer de ne pas me tirer une balle dans la tête, le monde avait continué sa marche sans moi, me laissant, seul, nu et effrayé, sur le bord du chemin. Ainsi donc, aujourd’hui, l’on permettait à mademoiselle ZAZ d’étaler, sans honte aucune, sa stupide joie de vivre?

Puis, j’ai repensé brièvement au « Y’a d’la joie » de Monsieur Trenet qui, enfant déjà, me donnait des hauts le coeur par l’étalage obscène et à moi incompréhensible, de sa bonne humeur frelatée et frauduleuse. Ça n’était donc pas une question d’époque…

Mais quand même!

Étais-je le dernier représentant d’une race, vouée à l’extinction? Ceux des amoureux de la négation, qui ne voient la beauté que dans ce qui est mille fois cassé, écrasé, sali.

Tiens, je vous propose de faire un petit commentaire de texte. Oui, je sais, ça fait longtemps, vous n’étiez pas très bon et ça vous gavait, mais faites un effort. Pour me faire plaisir.

Qu’il soit ici noté que j’assume parfaitement et avec une mauvaise foi certaine, le paradoxe qui me fait me livrer à un jeu cruel que je réprouve absolument quand il est destiné à mes propres travaux. Mais bon, je ne suis pas à une contradiction près.

Lisons ensemble:

« Je Veux »

Paroles et musique de Mlle ZAZ

Donnez moi une suite au Ritz, je n’en veux pas !

Des bijoux de chez CHANEL, je n’en veux pas !

Donnez moi une limousine, j’en ferais quoi ?

papalapapapala

Offrez moi du personnel, j’en ferais quoi ?

Un manoir a Neufchatel, ce n’est pas pour moi.

Offrez moi la Tour Eiffel, j’en ferais quoi ?

papalapapapala

Refrain:

Je Veux d’l'amour, d’la joie, de la bonne humeur,

ce n’est pas votre argent qui f’ra mon bonheur,

moi j’veux crever la main sur le coeur

papalapapapala

allons ensemble, découvrir ma liberté,

oubliez donc tous vos clichés,

bienvenue dans ma réalité.

J’en ai marre de vos bonnes manières, c’est trop pour moi !

Moi je mange avec les mains et j’suis comme ça !

J’parle fort et je suis franche, excusez moi !

Finie l’hypocrisie moi j’me casse de là !

J’en ai marre des langues de bois !

Regardez moi, toute manière j’vous en veux pas et j’suis comme ça

papalapapapala

.

Je me doute bien que certains d’entre vous seront sans doute ébahis par cette leçon de vie, pleine de bon sens, soutenue par d’indéniables qualités littéraires qui forcent le respect, mais, tout de même… Arrêtons-nous cinq minutes et tâchons de prendre du recul… C’est affligeant, non?

Bon, je passe sur le premier couplet palpitant où Mademoiselle Zaz fait une liste des cadeaux qu’elle ne veut pas pour Noël, ce qui est judicieux en cette période de l’année.

Je saute direct à la profession de foi du refrain, là où elle développe sa vision de la vie et ses aspirations, comme se doit de le faire tout artiste.

Excusez mon courroux, mais quand même:

«  Je Veux d’l'amour, d’la joie, de la bonne humeur »

Les voilà donc les aspirations primordiales de Mademoiselle ZAZ? Sont-ce là ses rêves? Est-ce là son Idéal? Ce pourquoi elle serait prête à vouer son existence, à en découdre avec l’ennemi? Heureusement que Van Gogh n’avait pas le même. Sinon on se serait fait sacrément chier à regarder ses tournesols.

« moi j’veux crever la main sur le coeur » … Bien sûr, mon mauvais esprit naturel me pousserait à lui répondre « ça vaut mieux que dans le cul », si je n’avais eu une éducation religieuse stricte qui m’interdit d’accabler les simples d’esprit.

De plus, pour peu qu’on prête un peu attention à sa prose, l’on notera quelques paradoxes. Tiens, par exemple, Mademoiselle Zaz me demande instamment de bien vouloir oublier tous mes clichés, alors qu’à peine quatre lignes au dessus, elle m’assène que c’est pas mon argent qui fera son bonheur, paraphrasant ainsi le plus vieux poncif encore en activité.

« allons ensemble, découvrir ma liberté » Quelle étrange phrase. Et là encore, quelle étrange aspiration!

Je nous vois sur un chemin de campagne, elle devant, nimbée de lumière, le front ceint de l’auréole, le doigt pointé sur l’horizon mordoré et nous autres, cons de disciples, d’apôtres, de fidèles, suivant derrière, sur les genoux, priant pour que le Messie (ou la Para-Messie, je ne sais trop…) trouve enfin sa liberté qu’elle aurait perdue ou oubliée sur le siège arrière de sa voiture.

La liberté. C’est vrai, c’est important, la liberté, elle a raison. Bon, après, il y a ses lacunes en vocabulaire qui lui font imaginer qu’elle pourrait « découvrir » sa liberté comme si elle était forcément ailleurs, dans un coin reculé ou, en tout cas, géographiquement éloigné. Elle doit confondre avec les champignons ou les métaux précieux.

« bienvenue dans ma réalité. «  … Alors là j’ai pas compris. Il faut dire que je ne suis pas familier des grands textes.

Ceci dit, si sa réalité c’est « d’l'amour, d’la joie, de la bonne humeur », franchement, ça me dit trop rien. Mais bon, c’est perso.

Mais l’apogée littéraire et philosophique de la pensée ZAZienne se trouve dans le second couplet. C’est en effet le moment choisi par l’auteur pour se rebeller, taper du poing sur la table du système et asséner au monde sa fulgurante sédition, son insubordination la plus totale. Oui, il faut savoir que Mlle ZAZ a une vingtaine d’années et personne n’ignore que c’est un moment de la vie où il est sain de remettre en question la vie que les anciens nous ont tracée. Ce n’est donc pas moi qui irai la blâmer de tout envoyer se faire foutre, bien au contraire… cependant

« J ’en ai marre de vos bonnes manières, c’est trop pour moi !

Moi je mange avec les mains et j’suis comme ça ! «

Ah oui… OK… Les bonnes manières… c’est vrai que c’est un combat comme un autre. J’y avais pas pensé, mais c’est vrai que c’est chiant, les fourchettes.

« J’parle fort et je suis franche, excusez moi ! «  Bon. Ça aussi, c’est un truc qui m’énerve. Aujourd’hui, on dirait que la qualité première d’un Humain se doit d’être la franchise! Vous n’avez pas remarqué? Du moindre mongolien télévisuel au politique le plus cultivé, ils n’ont que ça à la bouche: la franchise! Comme si c’était un gage d’honnêteté intellectuelle. Quelle drôle d’idée! Quelle connerie, surtout. On ne parle plus d’intelligence, de clairvoyance, de réflexion, de pertinence d’analyse, mais de franchise. Comme ça, quand on dit des conneries, on n’a plus à avoir honte, puisqu’on les a dites franchement. Ce qui nous ramène au sujet.

« Finie l’hypocrisie moi j’me casse de là ! «

A ce stade du développement de la pensée de l’artiste, je pense effectivement, que c’est là une sage décision, pour elle comme pour moi.

Mais c’est la dernière phrase qui m’a fait le plus mal:

« Regardez moi, toute manière j’vous en veux pas et j’suis comme ça »

Je ne vous cache pas que c’est pour ce vers que j’écris ces quelques lignes.

Outre une volonté tout à fait légitime et affichée d’être regardée par le commun des mortels, le vulgum pecus, il semble que l’auteur daigne ne pas me garder rancœur de ne point adhérer à sa philosophie du bonheur à la Séguéla. C’est gentil, notez bien.

Mais tout de même, quelle condescendance insupportable!

Mélange de tout ce que je hais le plus dans cette époque qui se trouve être aussi la mienne, cette chanson exalte paresse intellectuelle, facilité, mépris, condescendance, stupide assurance, le tout surmonté comme la cerise du gâteau par le désormais fameux «  j’suis comme ça », justification des cons pour justifier l’injustifiable. On ne cherche plus à être un meilleur humain, puisque de toute façon, c’est la mode du «  j’suis comme ça ». ça justifie tout, c’est pratique, pas besoin de se remettre en question, de réfléchir à son comportement et, éventuellement, de comprendre qu’on s’est trompé… Mieux vaut laisser place nette à l’instinct et, une fois que la connerie est faite, laisser échapper un petit «  j’suis comme ça » désinvolte. Ça mange pas de pain.

Ah il aurait été content Göring, à Nuremberg, tiens!

- »Ich bin comme ça ».

Acquitté.

Je sais ce que vous allez dire… Que c’est facile de se moquer (comme disaient les Wampas). Et vous aurez raison. Que c’est laid de s’en prendre à plus petit que soi, que moi aussi j’étais un pauvre con à son âge. Bien sûr, je ne vaux guère mieux, je le sais bien. Et c’est bien pour ça que je me déteste autant.

PS: Je reçois beaucoup de courrier suite à ce texte mesquin et déloyal. Dont un de Jules qui me recommande de regarder un peu les débuts de ZAZ. J’ai bien ri et ne résiste pas au plaisir de vous en faire profiter.

You need to a flashplayer enabled browser to view this YouTube video

.

PS 2 : Monsieur Lewo (qui tient à rester anonyme, mais pas n’importe comment!) me fait savoir que les paroles disséquées ci-dessus ne sont pas de Mademoiselle ZAZ, mais de son producteur (Kerredine Soltani)… Je ne puis croire qu’une artiste avec un tel tempérament et une révolte si authentique se laisse aller à de telles pratiques. Je veux croire que ce ne sont là que basses rumeurs! De toutes façons, comme disait mon père, le Saint Homme : « qui ne dit mot consent ».