12
août
08
Le Web2.0
« le Web 2.0 »… Voilà comment ça s’appelle.
Jusqu’à hier matin, je ne savais pas que la déferlante de ce que j’appelle poliment « l’étalage obscène et sentencieux des opinions amateurs » portait un nom… Vous savez, cette mode qui consiste à faire intervenir l’internaute à tout bout de champs et pour n’importe quoi… Eh bien ça s’appelle « le Web 2.0 ». ça a un nom. Me voilà rassuré.
Je le dis tout net, le Web 2.0 est une escroquerie. Franchement, qui a lancé cette mode burlesque qui dit que chacun se doit d’avoir un avis sur tout et qu’en sus, il est nécessaire de l’exprimer publiquement sous couvert de citoyenneté et d’anonymat?
En quelques années qui resteront une tâche sombres dans l’histoire pourtant déjà chargée de l’humanité, l’étalage de sa propre pauvreté d’esprit est devenu le comble de la modernité…
Il est vrai que je voue à l’immense majorité de mes contemporains une haine désespérée, mais quand même! Le plus optimiste des philanthropes sera contraint de constater, comme je le fais moi-même en ce moment devant vous, que l’expression de l’incompétence flagrante n’a jamais été aussi bien vue qu’en ces temps troublés où l’ennemi est flou et la buse variable.
Quelle drôle idée de quémander l’avis du quidam sur les ramifications ethno-philosophiques des conflits orientaux modernes ou sur la physique ondulatoire appliquée à la matière fissile? Soyons sérieux deux secondes. Si l’on persuade le passant que son opinion sur des sujets qu’il ne maîtrise pas est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie et à son intérêt supérieur, c’est que c’est la fin…
« Monde de merde », comme disait le Prophète*.
« L’ère du tout puissant commentaire » est à nos portes, camarades! Les incompétents se ruent à l’assaut des places fortes de la culture, de l’information, des sciences, de la politique, de la philosophie, de l’Art, même! Et ils vont gagner, bien sûr, parce qu’ils sont les plus nombreux!
Camarades, on veut nous faire gober que la fin des « spécialistes » entrainera l’avènement des petites gens, que nos avis compteront enfin et que c’en sera fini des élites! Mensonges! Illusions que tout ça, bordel! Hubert Reeves sera toujours plus pertinent en matière d’astrophysique que moi.
Si si.
Tiens, puisqu’on en parle, il arrivera le moment où le même Hubert Reeves sera renvoyé dans les cordes par Monsieur Zobi123 d’un cinglant « LOL! C pa paske G pas de 10plomes que je doigt me taire! C sa, la liberT d’espretion, sale sarkoziste ». Et la foule applaudira son hérault parce qu’il aura réduit le savant à rien, c’est à dire à la portée de chacun.
Et Hubert Reeves s’en retournera, confus et le regard sur ses pompes, à l’étude de ses chers trous noirs ce qui fera, espérons-le, au moins plaisir à sa femme.
Je me souviens comme si c’était hier de l’abîme de consternation dans lequel je fus plongé lorsque je lus, sur le forum d’une grande radio nationale et au sujet des travaux d’Einstein, un certain « Smeagol 1° » qui expliquait le plus sérieusement du monde, qu’on ne pouvait pas faire confiance au célèbre physicien, parce que ce débile congénital avait pissé au lit jusque fort tard et que, contrairement à Hubert Reeves, il se refusait à une quelconque promiscuité sexuelle avec son épouse. Smeagol 1° poursuivait sa démonstration en expliquant avec force termes psychanalytiques, que tout ça c’était assez louche et révélait à coup sûr une grave déviance qui remettait en cause les travaux du physicien hirsute… Véridique.
« Monde de merde », comme disait le Prophète*.
Pas plus tard qu’hier, l’on me reprochait de ne pas prendre position publiquement pour un dessinateur de presse récemment viré par son rédacteur en chef pour une sombre histoire d’antisémitisme supposé.
Je le dis ici, à l’intention des plus jeunes ou des plus stupides d’entre vous: l’antisémitisme, c’est mal.
Surtout qu’avec les progrès de la science, on sait parfaitement aujourd’hui, que les juifs sont composés de 60 pour cent d’eau, exactement comme tous les autres êtres humains et que nous sommes tous des frères. Même les nègres.
Vous comprendrez, bien sûr, que je me refuse à livrer ici les noms des deux protagonistes de l’histoire susmentionnée, dans un soucis évident de préserver la tranquillité de Charlie Hebdo.
L’un des principaux arguments du jeune internaute habilement dénommé « SinéPhil » qui commençait à me casser les couilles était « il en va de la liberté d’expression! ». Et Allez, les gros mots, tout de suite… Ces gens prennent tout tellement au sérieux qu’ils doivent être persuadés de vivre en Corée du Nord à Juvisy… De là à se prendre soi même pour un valeureux opposant à la poigne de fer d’une dictature sanglante, il n’y a qu’un pas. Ah ah.
Qu’est-ce que j’en ai à foutre, moi, que Siné se soit fait viré par Val!
Ah merde, je l’ai dit! Bon, tant pis.
Comme disaient « les rats ** »: « les loups se bouffent entre eux, ça n’est pas mon affaire ».
Et puis, réfléchissons ensemble cinq secondes… En quoi aurais-je une quelconque légitimité à donner publiquement un avis? Parce que Siné et moi avons comme vague point commun de tenir un crayon pour autre chose que faire la liste des courses? Parce que Val travaille dans la presse d’humour dessiné? C’est maigre.
Je n’arrivais pas à faire comprendre mon embarras à SinéPhil. Il semblait avoir du mal à intégrer que je m’en foutais, moi, des mésaventures des donneurs de leçons. Qu’en aucun cas je n’allais me fabriquer un avis grâce à son impulsion et que, globalement, je me sentais aussi concerné par l’affaire que mon con de chat par les aléas de la conjoncture boursière.
Le ton monta d’un cran quand il se mit à m’expliquer comment je devais penser.
Car ces gens sont fous, camarades! Ils ont un avis, ce qui les rend hargneux et sûrs de leur fait! En sus, ils tiennent comme mission divine d’absolument vous le faire partager, et de force si c’est nécessaire! Le fameux « débat démocratique» dont ils se drapent n’est qu’une attitude de façade. La « liberté d’expression » qu’ils m’opposent quand je mets en doute leur légitimité à venir m’emmerder n’est qu’une excuse pour se faire entendre quand on n’a rien à dire et aucun talent pour en faire une oeuvre.
Point d’échange, avec « SinéPhil » ou « Zobi123 »! Ils ne veulent pas débattre, ils veulent seulement qu’on se mesure la bite.
Or j’ai cessé depuis le CM2, lorsque Vincent Desmarais est arrivé dans la classe. C’était son troisième redoublement et j’aime autant vous dire qu’après l’arpentage de son appendice érectile, les autres gars se sont mis au crochet.
En guise d’argument, « SinéPhil » m’envoya lire des fora qui parlait de cette histoire… Comme je m’y attendais, tout le monde louait Siné. Il est toujours plus facile, évidemment, de soutenir le pauvre bouffon injustement brutalisé par l’ordure royale. Moi même, parfois…
Mais la haine qui était vouée à Val me fit peur, je le dis sans honte et le plus sérieusement du monde. Un lynchage. Ces gens auraient été sur la place du village qu’on aurait retrouvé, au soir, le corps éviscéré de Val pendu à une branche de platane avec une petite pancarte « LOL! » autour du coup. Vraiment, ça puait. Un peu comme une ambiance diffuse d’épuration. La meute des gens qui pensent bien contre l’intrus. Montjoie!
Ce qui me préoccupe,moi, ce ne sont ni Siné ni Val, je m’en fous, de leurs démêlés dont je ne sais quasi rien, mais le déferlement dégueulasse de la meute anonyme et étroite. La pauvreté d’esprit dont elle fait preuve, sa bonne conscience bedonnante, l’acharnement plus que suspect dont elle fait preuve à l’encontre de celui qui se trompe ou exprime une différence, tout ça, franchement, ça me laisse pantois et chancelant.
Alors , maintenant, lorsque je tombe sur un site où l’on prie au passant de s’exprimer sur tout et n’importe quoi, je tourne les talons virtuels et je rentre à ma maison.
Dans le « Web 2.0 », c’est quand même le « 0 » qui prend le dessus.
* Le seul Prophète que je reconnaisse comme authentique, Georges Abitbol, dans « la classe américaine » de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette.
** « les rats » groupe de rock français hautement philosophique dont les textes fondateurs sont « Poubelle trouve un job » ou encore « Cap’tain Charclot »


